L’île des rêves de Hino Keizo

L'île des rêves de Hino Keizo
L’île des rêves de Hino Keizo

Contrairement à ce que laisse supposer ce titre poétique, « l’île des rêves » n’est rien d’autre qu’un immense terrain vague dans la baie de Tôkyô, recouvert d’ordures et de montagnes d’immondices rejetées par la ville. On se trouve dans ce roman plongé dans un monde onirique de rêve mais à la limite du fantastique. La tentaculaire Mégalopole de Tokyo dont M Soko employé dans une société de construction, et dont il en est amoureux va peu à peu lui faire découvrir un nouveau visage.

De nombreuses oppositions temporels avec des symboliques fortes passé et présent représenté par un architecture plane, puis le modernisme qui s’élève vers le ciel. Les humains ne sont pas en reste ou certains symboliquement sont identifiés comme des mannequins mis en scène. Mannequins estropiés voués à une vision de fin du monde. 

C’est dans cette mégalopole ‘énigmatique’ qui prend vit, qui grandit qui se nourrit, et qui,  par ses déchets prend position dans la baie afin de s’agrandir. Mais d’une façon presque autonome envahie de millions d’organismes va défendre ses frontières et phagocyter le monde vivant.

Car nous allons progressivement dans un monde emprunt de la folie, des animaux pris au piège, un ancien bunker de défense, une île mystérieuse abordable la nuit,

Et L’image de la femme, brisée fatale, enchanteresse et double

Un veuf proche de la retraite, dont l’emploi est d dans une société de constructionerre dans la ville à la recherche, il se déplace comme un somnambule, proche d’une réalité virtuelle qui l’entraîne à une libération, un second souffle plein de sensualité.

« Ils n’avaient pas échangé un seul mot. Parler n’était pas nécessaire. La sève qui circulait lentement dans les troncs d’arbres et les nervures des feuilles au-dessus de leurs têtes coulait aussi au travers de leurs corps ; la respiration fiévreuse des innombrables petites créatures qui grouillaient sur le sol au-dessous d’eux était en elle-même leur propre respiration. »

Oppositions des rêves et des réalités, car le présent ou plutôt le réel est il réellement « En fait, cette forêt au souffle de vie était une île au souffle de mort. ». Shozo nous fait basculer dans un monde de déliquescence , de dégradation progressive. Opposition entre mégalopole et une écologie fictive emprisonnée.

Onirique, étrange poétique et dérangeant seraient les qualificatifs pour cerner ce roman. La lecture pleine de symbolisme de cette révolte des éléments m’a fait pensé à La femme ailée de Izumi Kyôka (Bien qu’il n’y ait pas de lien étroit entre ces deux romans, mais un rapprochement à la nature). Lecture dérangeante, une histoire qui peut en cacher une autre.

Extraits :

  • Et dire qu’on trouve des endroits comme ça juste au pied d’un gratte-ciel ! s’exclama Shôzô, véritablement surpris. — Ça, c’est le Japon ! On construit des immeubles hypermodernes sur des restaurants de ce type. Des maisons de bois et papier, de fragiles cabanes qui semblent à peine tenir debout en s’appuyant les unes aux autres, pensa Shôzô ; un principe de construction horizontale, comme si les maisons se traînaient au ras du sol, entièrement soumises aux lois de la pesanteur, mais en partant de ça, on est arrivé à faire des constructions qui s’élèvent à la verticale en ne comptant que sur leurs propres forces. Aujourd’hui encore, on en construit. Et on en construira encore bien davantage à l’avenir.
  • Tôkyô vit. Non ! Simplement ce que nous nommons aujourd’hui provisoirement Tôkyô, ce corps qui respire, frémit et continue de s’étendre, nourri du rejet constant de ses détritus, de ses gaz d’échappement, de ses eaux usées, de sa chaleur, de ses ondes électromagnétiques, de ses bruits divers et bavardages insignes.
  • Shôzô savait fort bien tout cela, mais il fut tout de même assailli du sentiment que ces buildings de béton et d’acier s’étaient mis à un certain moment à se reproduire à volonté. Peut-être, se disait-il, n’avons-nous pas construit une ville, mais libéré définitivement les forces mystérieuses que nous avions mobilisées quelque part. Des forces violentes, sauvages, complètement différentes de celles qui avaient jusqu’à maintenant créé ces rangées de maisons de bois et papier, aux toits couverts de tuiles, qui poussaient comme des champignons.

Divers :

  • Titre original : Yume no shima, 1985
  • Editions Picquier, 2011
  • Traduction : Jean-Jacques Tschudin, et Sumi Fukui-Tschudin
  • Note : ***** (4/5)

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