Manger fantôme de Ryoko Sekiguchi

Manger fantôme de Ryoko Sekiguchi
Manger fantôme de Ryoko Sekiguchi

Quatrième de couverture :

Tout aliment s’associe trois qualifications, comme les humains: une substance, un nom, une provenance. Pourtant, il n’est pas rare que nous soyons amenés à consommer des nourritures auxquelles l’un de ces attributs fait défaut; c’est « l’alimentation vaporeuse ». Manger des nuages, la brume, la transparence…
Dans un style tout à la fois poétique et humoristique, émaillé de textes insolites, l’auteur nous conduit peu à peu vers des horizons plus inquiétants, pour parvenir jusqu’à ce monde qui « mange fantôme », cette évidence, pour ne pas la nommer, qui s’est imposée à nous depuis le 11 mars 2011.

Le 11 mars 2011, 14h46 : un séisme et un tsunami dévastateurs frappent le Japon…

Manger les nuages : peut-être  l’une des parties la plus poétique, en effet enfant qui n’a pas essayé de voir des symboles dans les nuages, d’essayé de les attraper, de les gober pour les déguster. La barbe  papa en est un exemple concret et collant. C’est d’ailleurs une anecdote ou une légende : »Un jour, un poète de l’époque Yuan qui tenait un restaurant vit, en servant ce plat, le ciel se refléter dans sa soupe. Songeant donc que le client buvait le ciel en buvant cette soupe, un ciel où nageaient les raviolis, il nomma ce plat wahn-tan : ‘la soupe qui permet d’avaler les nuages’  »

Mais on ne s’arrête pas aux nuages, viendra le moment de la brume et de ces symboles. On apprendra que ‘manger la brume‘ est une expression japonaise qui signifie mener une vie d’ermite ou vivre sans ressources. Ryoko Sakiguchi va nous parler de symbolisme mais également de concret, de recettes.

Empli de délicates notes d’humour également, ou l’auteure va nous citer Tanizaki et l’éloge de l’ombre, en se demandant si Tanizaki lui même aurait accepté de faire figurer la gelée de café parmi les nourritures de l’ombre ? !!!!

Mais nous faisons ensuite une incursion dans le grave, « Manger le lieu » , en effet manger le lieu va nous rêver sur la provenance du produit la plupart du temps, surtout en France où nous sommes friands des  appellations d’origine contrôlée ou protégée, appellations qui font notre fierté. Mais l’auteure lève le voile sur les appréhensions que peut engendre le lieu : »champignons cueillis  à proximité de Tchernobyl ou le dilemme suivant : « Que choisir entre une pomme marqué tout simplement « japon », indication trop vague pour identifier la région de provenance, une autre marquée » de Ibaragi », région proche de Tôkyô partiellement contaminée par la radioactivité, et une troisième sans aucune indication de provenance ? »

Mais c’est l qu’intervient le manger fantôme, qui nous rapprochera de la date du  11 mars 2011, le manger qui nous coupe l’appétit, la faim et l’envie. Ryoko Sakiguchi nous livre un superbe essai sur la gastronomie, qui éveille les papilles mais qui nous interroge puis nous glace d’effroi. Une lecture d’actualité depuis 2011, même avant d’ailleurs, mais qui reste invariablement contemporain et qui s’insinue malgré nous dans nos assiettes.   

Un petit plus sur cette auteure;

Ryoko Sekiguchi est traductrice au Japon d’auteurs français comme Emmanuel Carrère, elle est également traductrice des oeuvres de Yoko Tawada tel  « Train de nuit avec suspects« . Mais aussi une tendance  apprécier les nourritures. Il y a une interview sur France culture : ici  

Extraits :

  • Un conte populaire japonaise de l’époque d’Edo rapporte l’histoire d’un marchand d’anguilles grillées. Pour attirer les clients, le cuisinier laissait la fumée s’échapper dans la rue. Un jour, il s’aperçut qu’un homme s’approchait régulièrement du gril pour manger son bol de riz blanc, en toute tranquillité. Il se contentait de humer la fumée – le fumet – de ses grillades, sans jamais rien acheter. Au bout de plusieurs jours de ce manège, le patron de l’échoppe se mit en colère. Il exigea de l’homme qu’il paye pour la fumée, puisqu’il mangeait son riz avec. Et l’homme de répondre : »Eh bien, si je dois vous payer pour la fumée, contentez-vous que je fasse tinter la monnaie, voici ! ». (Une version existe également dans Rabelais) 

Divers :

  • Collection Vivres, 2012
  • Note ***** (3,7/5)

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