Seins et oeufs de Mieko Kawakami

 

Seins et oeufs de Mieko Kawakami.gif
Seins et oeufs de Mieko Kawakami

 

Mieko Kawakami nous décrit dans ce court roman le malaise de plusieurs femmes, de  leur rapport à leur corps, de leurs rapports familial, et de leur place dans la société.

La première qui ouvre ce roman est Midoriko, la jeune fille d’une douzaine d’années qui est en révolte.  Parce que sa mère n’est pas assez présente,  ou que le dialogue passe mal (elle aurait voulu ne pas être née). Le dictionnaire devient sa référence « Alors quand on cherche des mots à la chaîne, on finit par faire tout le tour du dictionnaire ? » se demande-t-elle. Et Midoriko va essayer de comprendre les métamorphoses de son corps d’adolescente à travers des définitions de dictionnaire. Dans son journal, elle écrit des notes très touchantes : pleine d’émotion et avec beaucoup de révoltes, des mots qu’elle ne peut qu’écrire et ne peux pas dire à sa mère.  « Par exemple on peut dire détester, ou être dégoûtée de. Mais je trouve que c’est répugnant, ça donne mieux l’idée. Alors je m’entraîne à écrire le mot. Répugnant. Répugnant »

Midoriko est comme une chrysalide  dans son cocon, qui voit avec étonnement et dégout les modifications des son corps, qui les refuse « Aujourd’hui, nous allons encore parler des seins. Je n’en avais pas, et maintenant ils me poussent.Je ne leur ai pourtant rien demandé. Pourquoi ils poussent ? D’où ils sortent ? Pourquoi je ne reste pas comme j’étais ?  » et qui s’interroge sur le fonctionnement du monde qui l’entoure. Surtout l’incompréhension pour sa mère qui ne pense qu’à se refaire les seins. Elle voudrait disparaitre, ne plus exister retourner dans la matrice utérine ou dans le Robocon de son enfance. 

Puis, Natsu la soeur de Makiko, la tante de Midoriko : qui les héberge et assiste comme témoin étranger à leurs problèmes, tout en essayant de les comprendre et de leur faire plaisir. 

Kawakami nous livre une histoire bien menée de femmes au japon, une description des relations mère-fille, des incompréhensions et du manque de dialogue entre elles. Il me reste une interrogation sur le titre, oeufs pour ovules ou pour l’omelette finale ?  

Extraits :

  • — Parce que tu as beau chercher et chercher et chercher chercher chercher, finalement quelque chose t’échappe toujours, et ce point que tu n’arrives pas à saisir, c’est justement le point essentiel.Pensée d’une grande profondeur philosophique quand on y pense.
  • Alors quand on cherche des mots à la chaîne, on finit par faire tout le tour du dictionnaire ?
  • Quand tout est lavé rincé, nous retournons nous allonger dans le bain laiteux. Et là, je me rends compte que Makiko, loin de regarder un point précis, ne voit en fait que là où ses yeux inconsciemment la portent, passant d’une poitrine à une autre sans aucune intervention de sa volonté. Je me surprends à faire de même. Force du mimétisme.
  • Ça n’a plus rien d’une conversation.Nonobstant une évidente subjectivité, juger qu’une poitrine est superbe requiert tout de même que celle-ci remplisse certains critères. Or il faut reconnaître que les seins de Makiko étalés devant mon nez sont de l’ordre de grandeur de la piqûre de moustique, bien qu’affublés de mamelons hors catégorie en en diamètre et en épaisseur, terribles comme un tableau de bord de salle de contrôle. Je ne trouve pas d’autre mot.
  • Ni l’une ni l’autre ne prononçaient un mot ni ne riaient, je pouvais voir les particules de rire émises par l’écran se désintégrer avant de les atteindre. Une sorte d’ennui était en train de s’installer, un sentiment vague et pénible, pénible pour moi en tout cas. Alors, même s’il ne faisait pas encore nuit, pour changer d’air j’ai dit :— Et si on allait prendre une bonne suée au bain public, toutes les trois ?
  • Regarde la couleur, la taille, on dirait des biscuits Oréo, c’est pas possible. Et encore, ça a été pire. Au moment le plus terrible c’était couleur “American Cherry”, tu connais ? Cerises noires. Une couleur atroce. Même pas un vrai noir, noir rougeâtre, et la taille idem.
  • C’est déjà assez dur comme ça pour une seule, et en plus il faudrait faire sortir un autre corps de son corps ? Pour commencer, je n’arrive même pas à me représenter la chose, alors tous ces gens qui trouvent ça bien, qui disent que c’est si beau, vraiment je me demande s’ils y croient pour de vrai. Rien que d’y penser, ça me déprime. Au moins une chose est sûre, ça n’a rien de merveilleux.
  • Aujourd’hui, nous allons encore parler des seins. Je n’en avais pas, et maintenant ils me poussent. Je ne leur ai pourtant rien demandé. Pourquoi ils poussent ? D’où ils sortent ? Pourquoi je ne reste pas comme j’étais ? Il y a des filles qui se les montrent, elles sont très fières de dire qu’ils grossissent, et les garçons font des commentaires. Ils trouvent ça drôle ? C’est moi qui suis bizarre ? Moi ça me répugne d’avoir ma poitrine qui grossit. Ça me répugne pour de vrai. Ça me répugne à fond. Ça me répugne à mort. Et maman, elle, elle dit au téléphone qu’elle veut se les faire gonfler !
  • Rien que de penser que moi aussi quand un jour j’aurai mes règles, pendant des dizaines d’années jusqu’à ce que ça soit fini complètement, tous les mois tous les mois j’aurai du sang qui me coulera entre les jambes, j’en peux plus d’être dégoûtée. En plus, il n’y a pas de serviettes hygiéniques à la maison, ça aussi c’est trop la déprime. Si un jour j’ai les règles, je ne le dirai pas à maman. Jamais de jamais, secret absolu.
  • Midoriko…La vérité…la vérité,bien sûr tout le monde croit que ça existe,tout le monde est sûr,sûr et certain qu’il y a une vérité pour tout.Tout le monde.Mais tu sais,Midoriko,la vérité,ben parfois il n’y en a pas.Parfois,il n’y a pas de vérité du tout.

Personnages :

  • Makiko : 40 ans, séparé depuis 10 ans
  • Midoriko : fille de Makiko, 12 ans
  • Natsu soeur cadette de Makiko 30 ans, célibataire

Quelques infos sur Kawakami Mieko

Mieko Kawakami a trente-cinq ans. Diplômée de philosophie, musicienne, actrice et romancière, elle a été élue Femme de l’année en 2008 par le magazine Vogue Japan et ne cesse aujourd’hui d’apparaître sur la scène artistique et intellectuelle japonaise.Kawakami Mieko est une romancière, poète, musicienne, et actrice. Elle a commencée sa carrière comme chanteuse en 2002, puis en 2007 elle fait ses début dans la littérature avec une nouvelle “Watakushi ritsu in ha-a, mata wa sekai” (Myself and a Toothache), publié dans le journal Waseda Bungaku Zero. L’histoire est nominée pour le prix Akutagawa. L’année suivante, elle reçoit le prix Akutagawa pour “Chichi to ran” (Seins et oeufs), et en 2010 elle est récompensée par le prix Murasaki Shikibu pour sa nouvelle Hebun (Heaven) qui n’est pas traduite en français.

Divers :

  • Prix Akutagawa, 2007
  • Seins et Œufs [« 乳と卵, Chichi to Ran »],
  • Titre Anglais : Breasts and Egg
  • Traduction : Patrick Honnoré
  • Editions Actes Sud 2012
  • Ebook 2 heures de lecture, 12 minutes par session, 249 pages tournées

2 réflexions sur “ Seins et oeufs de Mieko Kawakami ”

  1. Auteure inconnue pour moi, j’entre dans ce petit livre avec une certaine curiosité…moyennement séduite dans les premières pages, je trouve que le récit finit par prendre de la profondeur. ce livre conte les relations compliquées mère fille et les rapports à leurs corps…La mère veut se faire pratiquer une augmentation des seins, ce que sa fille ne comprend pas…
    ce rapport au corps côté femmes japonaises n’est pas éloigné de celui des européennes : vouloir des gros seins est il une mode, un diktat masculin ?
    J’ai été touchée par le journal intime de Midoriko (la fille), ses inquiétudes sur la transformation de son corps de petite fille en corps de femme, qu’elle redoute, qu’elle refuse, son mal être : « avoir des ovules ou des spermatozoïdes, c’est la faute à personne mais au moins on devrait éviter de les faire se rencontrer ».
    Quelques conversations savoureuses et drôles entre la mère Makiko et Natsu, la tante (la narratrice) dans les bains publics où elles lorgnent et commentent les seins des autres femmes.
    Natsu me parait en retrait et spectatrice, on ne sait pas vraiment ce qu’elle attend
    pas de regard masculin dans ce livre car il n’y a pas d’hommes.
    A noter, la couverture du livre est particulièrement jolie

Laisser un commentaire