Journal d’un corps de Daniel Pennac

 

journal d'un corps de Daniel Pennac
journal d’un corps de Daniel Pennac

 

Daniel Pennac nous offre via le narrateur un journal. Mais ce journal n’est pas de simples mémoires ou un cahier : c’est celui de son corps. Cette autobiographie du corps nous est décrit depuis l’âge de douze ans en 1935, et jusqu’au derniers jours du narrateur en 2010, à l’âge de 87 ans, et il nous décrit les découvertes, rouages, et anomalies liés à ses organes. 

Ce livre regorge de descriptions  justes et précises et plein d’humour.  Des moments de lecture jubilatoire, lorsque le narrateur met en avant des expériences empiristes afin de prouver certains fonctionnements de ce corps mystérieux. Ayant trouvé une grande empathie avec ce narrateur, je me suis trouvé projeté dans trois grandes étapes dans ce roman : la jeunesse qui est un morceau de poésie, et de sensibilité puis  la période actuelle qui est mienne ou je retrouve mes questionnements, mes dysfonctionnements… , puis l’anticipation sur ce qu’il risque d’arriver (c’est la partie moins drôle en définitif mais réaliste). Bref, un régal à lire, on a vraiment l’impression que l’on aurait pu souffler au narrateur ces doutes, inquiétudes pour qu’il les intègre à son journal. Mais il n’empêche que d’autres interrogations viennent à l’esprit du lecteur entre autre : un prédéterminisme est-il lié à notre enfance » : « Ces petits maux, qui nous terrorisent tant à leur apparition, deviennent plus que des compagnons de route, ils nous deviennent ».
Daniel Pennac nous offre un livre fort, magique, emprunt de plein de sensibilités et parfois cruel : A lire absolument

Note : Je me suis posé la question, concernant les notes autobiographies qui accompagnent ce journal, pourquoi sont-elles à destination de Lison sa fille, et non à son fils ?

planche anatomie
Planche d’anatomie du Larousse

Citations :


Idiot de dresser une liste de mes peurs, j’ai peur de tout. De toute façon, la peur surprend toujours. On ne s’y attend pas et deux minutes plus tard elle vous rend fou. C’est ce qui m’est arrivé dans la forêt. Pouvais-je m’attendre à avoir peur de deux fourmis ? À propos de propreté, un jour que je passais le dos de papa au gant de crin, il m’a dit : T’es-tu jamais demandé où va toute cette crasse humaine ? Que salissons-nous quand nous nous lavons ?


Je veux aussi écrire le journal de mon corps parce que tout le monde parle d’autre chose. Tous les corps sont abandonnés dans les armoires à glace. Ceux qui écrivent leur journal tout court, Luc ou Françoise, par exemple, parlent de tout et de rien, des émotions, des sentiments, des histoires d’amitié, d’amour, de trahison, des justifications à n’en plus finir, ce qu’ils pensent des autres, ce qu’ils croient que les autres pensent d’eux, les voyages qu’ils ont fait, les livres qu’ils ont lus, mais ils ne parlent jamais de leur corps. Je l’ai bien vu cet été avec Françoise. Elle m’a lu son journal « en grand secret » alors qu’elle le lit à tout le monde, Étienne me l’a dit.


Si je décris exactement tout ce que je ressens, mon journal sera un ambassadeur entre mon esprit et mon corps. Il sera le traducteur de mes sensations


Notre voix est la musique que fait le vent en traversant notre corps. (Enfin, quand il ne ressort pas par le bas).


Quand il trouvait que je me plaignais trop, papa me citait toujours la même phrase de Sénèque : Chaque homme croit porter le plus lourd des fardeaux. Eh bien, c’est ce qui se passe quand une de nos fonctions se détraque ! Nous devenons le type le plus malheureux du monde. Pendant tout le début de mon angine je n’étais que ma gorge. L’homme focalise, disait papa,


Question : Nos sentiments pour les personnes influencent-ils nos papilles gustatives ?


19 ans, 1 mois, 2 jours Jeudi 12 novembre 1942   Vu les boches défiler au pas. Version abominable du corps unique. 


Ce qui me navre le plus chez l’espèce humaine, disait-il, ce n’est pas qu’elle passe son temps à s’entre-tuer, c’est qu’elle y survive. » Il aura fallu l’impact d’un crachat pour me jeter dans la tourmente. Mon engagement tient aux lois de la balistique, rien de plus.


C’est vrai, mais la certitude de la mort prochaine vous ferait tomber amoureux


Pauline R., à qui Fanche demandait pourquoi elle n’aimait que les très gros hommes, avait répondu, l’œil et la voix chavirés : Ah ! c’est comme faire l’amour avec un nuage !


En d’autres termes, je me trouve plus indiscret en sentant un rot qu’en humant un pet.


C’est une occupation très saine, pourtant – même délassante –, le curage au feu rouge. Le bout de l’ongle explore la narine, déniche la crotte, circonscrit ses contours, la décolle doucement, finit par l’extraire. Le tout est qu’elle ne soit pas gluante, c’est toute une affaire alors de s’en débarrasser. Mais quand elle a la consistance élastique et molle de la pâte à pizza, quel plaisir de la rouler sans fin entre le pouce et l’index !   34 ans, 1 mois, 27 jour


37-49 ANS   (1960-1972)   Hors de question que je m’institue le spécialiste de mes maladies. 


Quarante-trois ans, c’est l’âge de ta pointure ! Une année stable ! Tu seras bien dans tes pompes.


Mes acouphènes, mes aigreurs, mes angoisses, mon épistaxis, mes insomnies… Mes propriétés, en somme. Que nous sommes quelques millions à partager. 


Blague entendue tout à l’heure, au bar où je prenais un café, racontée par mon voisin de comptoir, qui lui n’en était pas à son premier pastis : Pas de femmes, dit le médecin à son patient. Pas de femmes, pas de café, pas de tabac, pas d’alcool. Et avec ça, je vivrai plus vieux ? Je n’en sais rien, dit le médecin, mais le temps vous paraîtra plus long.


Combien de sensations inéprouvées ? Au concert, à l’église, une femme aux bras nus, le coude sur le dossier de la chaise voisine restée libre, tiraille rêveusement les poils de son aisselle. J’ai expérimenté. Pas désagréable. Pourrait vite devenir un tic si la région était plus facile d’accès. 


Tu étais un vieux quinqua te voilà un jeune sexagénaire, dit-il en levant son verre à ma santé. Un marmot dans ton nouvel âge. Vive toi ! Pas si mal vu. 


Notre désir s’est épuisé sous l’odorante protection de notre amour.   67 ans, 3 mois, 2 jours


C’est un outil de merveilleux service que la mémoire… Elle me manque du tout. (…) Et quand j’ai un propos de conséquence à tenir, s’il est de longue haleine, je suis réduit à cette misérable nécessité d’apprendre par cœur mot à mot ce que j’ai à dire ; autrement je n’aurais ni façon ni assurance étant en crainte que ma mémoire vînt à me faire un mauvais tour. Mais ce moyen m’est non moins difficile. Pour apprendre trois vers il me faut trois heures. (…) Plus je m’en défie plus elle se trouble ; elle me sert mieux par rencontre, il faut que je la sollicite nonchalamment : car si je la presse, elle s’étonne ; et après qu’elle a commencé à chanceler,


Je feuillette les livres, je ne les étudie pas : ce qui m’en demeure c’est chose que je ne reconnais plus être d’autrui ; c’est cela seulement de quoi mon jugement a fait son profit, les discours et les imaginations de quoi il s’est imbu, l’auteur, le lieu, les mots et autres circonstances, je les oublie incontinent. Essais, livre II, chapitre 1


Sans contester le fait que notre corps exprime à sa façon ce que nous n’arrivons pas à formuler – qu’un lumbago signifie que j’en ai plein le dos, que les coliques de Fanny disent sa terreur des mathématiques


Divers

  • Editeur : Gallimard, collection Folio
  • Date de parution : 03/2014
  • Ebook : 8.2 heures de lecture, 20 minutes par session, 820 pages tournées, 1.7 pages par minute.
  • Note :  ***** (3.7/5)

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