Amours en marge de Yoko Ogawa

Amours en marge de Yoko Ogawa
Amours en marge de Yoko Ogawa

 

Critique, avis :

La narratrice, une jeune femme de 24 ans mariée est hospitalisée dans un service O.R.L. à la clinique F. pour des problèmes d’audition « mes bourdonnements, provenaient d’un abîme » .  (Peut-être ce même bourdonnement que l’on retrouve dans la nouvelle « Les abeilles » ) Puis invitée lors d’une table ronde, chaque participant nous conte ses problèmes d’oreille ainsi que la relation qui pourrait exister avec des évènements de leur vie : une rupture, un décès. Lors de cette conférence elle croise le regard de Y, mais plus que le regard elle est attirée, subjuguée  par les doigts de Y. qui sténographient tous les échanges de cette table ronde.

Puis l’histoire se porte sur cette fascination que porte cette jeune femme pour les dix doigts de Y.. Puis cet attrait pour ces doigts longs, soignés, graciles et magiques va peu à peu se transformer en amour, un amour chaste. Y. se plie aux demandes de la jeune femme de ‘rencontrer’, ‘prendre en main’ ses doigts, de le voir sténographier des moments de sa vie. Y. reste toujours en retrait de ses doigts. « Il savait très bien que ce n’était pas à lui que je m’adressais. Je parlais pour ses doigts »

Cette relation amoureuse complexe est indicible, car elle met en scène des doigts de Y et non l’individu en lui-même. Il(s) se plient à cet amour. Les dix doigts  vont retranscrire la mémoire et les souvenirs de la jeune femme. Mais ces retranscriptions sténographiées de souvenirs seront emportées à chaque fois par Y. et conservées et classées précieusement, elle ne pourra pas en garder trace.

Je reste face à des  questions : Quelle est la part du réel de la réalité, à part Hiro personne n’est nommé. Quelle réalité auront ses transcriptions de souvenirs ?. Y. existe-t-il ou est-il un rêve, un souvenir ?, Y a -t-il un rapport entre le marquis et Y. Quel est cet étrange tâche sur la main de Y ?

J’ai ressenti énormément de sensibilité, cela m’a même ému à certains moments. La poésie est omniprésente, la délicatesse extrême : « Au moment où, ayant bien erré sur la mer du sommeil, poussé par un lent courant j’abordais le rivage de l’éveil ». Tout est écrit en douceur tel le bruit délicat d’un flocon de neige qui se laisse tomber.

Le roman peut paraitre parfois lent,mais il captive, envoute. il se mue doucement en conte fantastique.

Je poursuis ma découverte de Ogawa …

Thème : Amour, Mémoire, Souvenirs, Oreille, Doigts

Synopsis :

  1. La narratrice, une jeune femme de 24 ans mariée est hospitalisée dans un service O.R.L. à la clinique F. pour des problème d’audition « mes bourdonnements, provenaient d’un abîme » . Lors d’une table ronde, chaque participant nous conte ses problèmes d’oreille ainsi que la relation qui pourrait exister avec la vie : une rupture, un décès. Lors de cette conférence elle croise le regard de Y.
  2. Après la sortie de la table ronde, elle se fait de nouveau hospitalisée. Son mari vient la voir après quatre mois d’absence. Sur un carnet de croquis, son mari à rempli des pages d’écriture pour sa femme  : « Sur ce genre de placards, la vérité est toujours proclamée, mais je ne sais pourquoi, c’est un vérité qui n’arrive pas jusqu’à l’âme ». Il a préparé une déclaration de divorce, et la laisse à sa femme. Dernière page du carnet « Au revoir ! » avait-il écrit. « Tu as l’intention de vivre avec elle ? », un murmure qu’elle prononce et qui résonne comme un écho pour elle.
  3. Souvenirs : elle se rappelle du cornet acoustique de Beethoven vu dans un musée. Y le sténographe vient la voir, afin de lui faire corriger les notes prises lors de la table ronde. Une envoutante alchimie se dégage « Il  utilisait souvent des sourires à la place des mots. Des sourires simples, qui ne dissimulent rien » p38, « des mots écrits qui apportaient une paix agréable à mes oreilles, p41 ». Elle lui demande voir sa main droite, il lui donne sa carte de visite et part.  
  4. L’automne se finit, elle quitte la clinique F., dépose la déclaration de divorce à la mairie puis se rend chez elle. L’appartement est dépouillé il ne reste que ses affaires. la pluie lui rappelle un garçon de treize ans qui joue du violon, le même qu’elle avait rêvé au musée. Hiro passe la voir et lui donne de l’argent de la part de son oncle.
  5. Plus tôt, au printemps « je me suis aperçue de la trahison de mon mari » . Son mari lui coupe les cheveux , une appréhension, une atmosphère, le mouvement de ses doigts. Son mari lui confirmera ses soupçons trois semaines plus tard.
  6.  Elle téléphone à Y, ils se retrouvent dans le vieil hôtel de la conférence. Ils déjeunent. Les sens sont en éveil le jasmin qui soigne un enfant : »Nos paroles avaient été absorbés par le parfum« .
  7. Elle passe un entretien d’embauche dans une meunerie, mais n’est pas prise. Hiro la rappelle. Il  l’informe que son ex s’est remarié à une fleuriste, que la cérémonie a eu lieu dans un restaurant Thaïlandais. Elle va acheter des fleurs pour voir la nouvelle femme de son mari, achète des pavots puis les donne au gardien de l’ambassade.
  8. Le bourdonnement revient, elle classe les bruits en plusieurs catégories. Retourne voir le médecin chercher des médicaments . Y. la croise, la jeune femme est obnubilée par les mains de Y. « Je sentais avec certitude que c’était important à ce moment là de passer le plus de temps possible avec Y. p100 », « Pourriez-vous me prêtez vos doigts pour mes oreilles ? p103 »
  9. Y se rend chez le jeune femme, puis va transcrire les bourdonnements d’oreille, boivent du vin et parlent de gants tricotés. Il neige.
  10. Hiro et Y. téléphonent, ils vont déjeuner tous les trois. Hiro est curieux de connaître des secrets. Ils lui offrent des cadeaux pour son anniversaire, Y du parfum « Je l’ai fait préparer pour qu’il soit à votre image, dit Y (118) »
  11. A la fin du repas, trop de neige pour avoir un taxi, ils se dirigent vers le métro « …Pourquoi, lorsque j’étais avec Y., autour de nous tout était calme, oui , comme si nous nous trouvions derrière une oreille, cet endroit oublié de tous ? p122 ». « J’ai serré fermement la main de Y, lui confiant mon corps », 131
  12. « Il savait très bien que ce n’était pas à lui que je m’adressais . Je parlais pour ses doigts » 138, elle lui demande une feuille sténographié, mais il refuse car c’est pour lui un fragment de mémoire. ( Il conserve toutes les transcriptions dans une pièce, classé). Elle essaye de le retenir mais il veut rentrer : Elle  » Je souhaitais seulement offrir cette nuit a ses doigts et à moi , 139″
  13. Elle repasse à l’hôpital puis à l’hôtel, s’attend à rencontrer Y. mais il n’est pas là. Un manque , elle prend un bus au hasard pour se rendre au musée ou ils s’étaient rendus tous les trois. Mais arrive à un laboratoire de pisciculture, perdue, elle appelle Y. pour qu’il vienne la chercher. Y arrive et ils visitent le musée. Sa maladie ressemble à un poisson pélagique.
  14. Elle a prise une dose trop importante de médicaments (suicide ?), se sent mal. Hiro passe et l’aide, Y. le remplace après, elle est alitée.
  15. « Tu as l’air de bien dormir alors je rentre. J’ai eu du mal à détacher mes doigts de tes bras. On aurait dit que dans ton sommeil, ils voulaient les garder prisonniers à l’intérieur de ton corps. Cela m’a fait penser à une liane incrustée dans un vieux tronc d’arbre, impossible à enlever. Les marques que tu as laissées sur mes doigts sont restés longtemps avant de disparaître. J’ai tiré assez fort pour réussir à dégager mes doigts, mais cela ne t’a pas réveillée. Tu dormais doucement. La forme de mes doigts est restée en creux sur ta poitrine. Tu as continué à serrer ce creux entre tes bras. En voyant cela, je ne sais pas pourquoi, j’ai été ému. J’ai voulu te réveiller pour te dire quelque chose. Mais en fait aucun me venait. Je vais revenir très vite« . 164
  16. Elle se rend au centre de publication des procès verbaux, association de sténographie. Il n’y a rien qu’un dépôt de meuble à l’adresse indiqué sur la carte de visite de Y. Dans le magasin d’antiquité un cadre avec une photo : le garçon de treize ans qui jouait du violon, le balcon et Y. (Vision, obsession ?)
  17. Elle retourne difficilement chez elle, Y arrive, pour transcrire ses souvenirs. « Tu t’es égaré dans les méandres de ta mémoire. En réalité, ta mémoire devrait s’entasser derrière toi. Mais par inavertance, elle s’est frayé un chemin à travers tes  oreilles et elle est passée devant toi. A moins que ce ne soit toi, au contraire, qui aies fait un pas en arrière;  Je ne sais pas plus que toi ce qu’il en est en réalité, mais il ne faur pas t’en inquiéter. Parce que ce n’est rien de plus qu’une légère distorsion entre toi et ta mémoire » 186.
  18. Elle se rend au cabinet de consultation, elle est guérie. Elle repart avec Hiro, laissant la clinique F. silencieuse

Personnages

  • Hiro: fils unique de la soeur aînée de son mari.

Lexique :

  • Noctiluque : Qui a la propriété d’émettre dans l’obscurité une lueur phosphorescente
  • Meunerie : Industrie de la fabrication des farines

Citations:

  • Les sons ne m’arrivent pas correctement, ils résonnent comme des aboiements. Finalement, c’est comme si je n’entendais rien. En fait, j’entends mieux les sons faibles parce qu’ils résonnent moins. (28)
  • Je suis sûre que les hommes disent beaucoup plus de mots qu’ils n’en pensent. Ils utilisent des conjonctions qui n’ont pas de signification, répètent la même chose. 43
  • Lorsque l’autobus est sorti lentement de la neige. On aurait dit un gros mammifère recouvert de fourrure blanche 124
  • Il a posé sa main sur mes cheveux, a passé une mèche derrière mon oreille. 126
  • De temps à autre, un paquet de neige tombait d’une branche comme un chat blanc. 130
  • Je pense que mes oreilles sont à la recherche de choses sans épines. Elles ont soif de souvenirs qui reçoivent la caresse de l’écoulement du temps, dont toutes les ronces ont été enlevées, de souvenir doux au toucher qui ne trahissent jamais de souvenirs qui n’égratignent pas et ne provoquent pas de douleur. Je crois que mes oreilles ont été blessées beaucoup plus que je ne le pensais. Je crois qu’elles essaient de se guérir par elle-mêmes (160)
  • Le temps que je passe avec toi sera-t-il ainsi enfermé un jour ? (160)
  • Au moment où, ayant bien erré sur la mer du sommeil, poussé par un lent courant j’abordais le rivage de l’éveil, je me suis enfin aperçue de sa présence. (167)

Divers:

  • Amours en marge (余白の愛 Yohaku no ai, 11/1991; Actes Sud 2005; roman)
  • Lu le 20/03/2014, prêt bibliothèque du KB
  •  Notes : *****

Une réflexion sur “ Amours en marge de Yoko Ogawa ”

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